L'idée de départ, sur le papier, avait tout pour plaire. Débarrasser l'espace public de ses anciens dogmes pour que chacun puisse y respirer sans contrainte. Une zone neutre, un terrain de jeu équitable. Sauf qu'à force de vouloir tout aseptiser, on a fini par stériliser la pensée elle-même.
Aujourd'hui, la "neutralité" n'est plus un outil de cohabitation, c'est devenu une injonction. On exige de l'individu qu'il laisse ses convictions, son architecture intérieure et sa profondeur au vestiaire avant d'entrer dans la société. Et on appelle cela la liberté.
Le vide n'est jamais neutre
C'est la grande supercherie de notre époque : faire croire que l'absence de croyance est l'état naturel et objectif de l'homme rationnel. Mais ce fameux espace vidé de tout sens n'a rien d'un terrain bienveillant. C'est un moule d'une redoutable efficacité.
L'illusion du terrain neutre : ce que cache notre obsession du vide— On nous a vendu l'idée qu'un espace public purgé de toute conviction profonde était la clé de la liberté. Et si cette aseptisation n'était que le paravent d'un nouveau conformisme ?
Quand on prive un être humain de sa verticalité — de ce qui le dépasse et le définit intimement — il ne devient pas soudainement un libre-penseur éclairé. Il devient malléable. Un rouage parfaitement lisse, idéal pour une société qui ne jure que par la production, la consommation et l'obéissance aux process administratifs.
Le nouveau clergé
Faites le test : essayez de remettre en question cette sacro-sainte neutralité publique. Vous réaliserez vite qu'elle fonctionne exactement comme les orthodoxies qu'elle prétend avoir effacées. Elle a ses dogmes intouchables, ses inquisiteurs de la conformité et ses mécanismes d'exclusion sociale pour les hérétiques qui refuseraient de lisser leur identité.
Une société forte n'est pas celle qui panique à la moindre expression d'une conviction profonde au point de vouloir la légiférer hors de vue. C'est celle qui est assez solide pour laisser les gens être entiers. L'obsession de la page blanche ne crée pas l'harmonie ; elle fabrique juste de l'indifférence et des employés dociles.
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